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Entre filiation historique et filiation personnelle Entretien avec Marie-Christine Volovitch-Tavares
Marie Christine Volovitch-Tavares est historienne. Depuis les années 90 elle travaille sur l´immigration portugaise en France. Auteure du livre «Portugais à Champigny, le temps des baraques », son travail de recherche porte sur des thèmes aussi variés que les bidonvilles des années 60, les exilés politiques ou le rôle de la religion catholique dans l´intégration des portugais. L´entretien a été réalisé en Septembre 2014 à Paris.

Observatório da emigração (à frente OEm) - Quelle a été la première motivation pour travailler sur les émigrés portugais ?

Marie Christine Volovitch-Tavares (à frente MCVT) - Plusieurs motivations m'ont conduit à faire des recherches sur les exilés et les immigrés portugais en France. Il s'agit de raisons qui combinent mon histoire familiale, ma formation d'historienne.

L'immigration et l'exil font partie de mon histoire familiale. En effet, les parents de mon père, étaient des opposants au régime autocratique du tsar de l'empire russe qui s'étaient réfugiés en France avant la 1ère guerre mondiale. Et j'ai rencontré en France mon mari, Manuel Valente Tavares, réfugié politique, opposant à la dictature salazariste et à la guerre coloniale.

Dans les années 1976-1981, j'ai vécu à Lisbonne et j'y ai préparé une thèse sur le groupe de l'extrême droite catholique et monarchiste où s'est formé Salazar et en particulier sur le Centro Católico et les Círculos Católicos Operários (Le Catholicisme social au Portugal de 1891 à 1913). J'ai pu travailler avec une bourse de la Fondation Calouste Gulbenkian, puis une bourse de l'Instituto de Alta Cultura, grâce à l'appui de mon directeur de thèse, le professeur Frédéric Mauro et de Joel Serrão auprès de qui il m'avait recommandée. Revenue en France, j'ai soutenue ma thèse, puis je me suis rendu compte qu'il m'était difficile de continuer mes recherches sur ce thème. J'ai alors décidé dans les années 1990 de me lancer dans des recherches sur l'histoire de l'immigration des Portugais en France.

OEm - Vous avez commencé à travailler comment ?

MCVT - Je comptais m'intégrer dans un groupe de recherches sur l'histoire de l'immigration portugaise. En effet, en France, au cours des années 1980, les études sur l'histoire des immigrations s'étaient développées. Mais je me suis rendue compte qu'il n'existait pas de travail historique sur l'immigration des Portugais en France, même s'il existait plusieurs études sociologiques ou ethnologiques sur ces immigrants. Je me suis ainsi trouvée « pionnière » dans l'histoire de l'immigration des Portugais en France. J'ai commencé ma recherche sous la direction de Pierre Milza, professeur à Science Po (Paris) et directeur du CHEVS (Centre d'Histoire sociale du XXème siècle), qui m'a intégré au groupe « ibérique ». Cette époque du milieu des années 1990, a été une époque très dynamique pour le démarrage de recherches sur l'histoire de l'immigration et de l'exil des Portugais en France, avec les travaux de plusieurs jeunes chercheurs (dont Cristina Clímaco et Victor Pereira). A la fin des années 1990, avec plusieurs de ces jeunes chercheurs, nous avons fondé l'association « Época », qui fut le premier groupe de recherches sur l'histoire de l'immigration portugaise en France. « Epoca » est vite devenu interdisciplinaire. Durant quelques années nous avons fait des réunions à la Maison du Portugal (à la Cité universitaire) puis à la Fondation Gulbenkian. En 2001 nous avons organisé une journée d'études à la BDIC (Bibliothèque de documentation contemporaine) dont les actes ont été publiés sur un site de revues.

Depuis le début de ma recherche sur l'histoire de l'immigration portugaise en France, je me suis appuyée à la fois sur des sources d'archives, en France et au Portugal, sur des séminaires universitaires et sur les rencontres les plus diverses avec des immigrants portugais et des personnes dont la vie a été d'une façon ou d'une autre liée à celle des immigrants portugais. Au début de mes recherches, j'ai eu la chance de participer au séminaire du « groupe ibérique du CHEVS (Science Po), au séminaire d'histoire sociale de l'immigration qui se tenait à l'ENS de la rue d'Ulm (Paris) et au séminaire sur l'histoire de l'immigration à l'université Paris I. Je dois aussi beaucoup au séminaire consacré à l'immigration portugaise par Albano Cordeiro à l'URMIS. C'était un séminaire très ouvert, avec des Portugais vivant en France et des chercheurs de différentes disciplines. C'est dans ce séminaire que j'ai pu voir pour la première fois des films de Manuel Madeira et de José Vieira. Albano est devenu un ami proche pour mon mari et moi.

Je dois aussi beaucoup à l'historien Carlos da Fonseca qui m'avait déjà guidée lors de ma thèse et dont j'ai pu consulter l'exceptionnelle collection de journaux publiés par des portugais exilés en France avant le 25 avril.

J'ai beaucoup appris des échanges que j'ai pu avoir au sein de l‘association Interaction France-Portugal à laquelle j'ai participé avec mon mari. L'association regroupait des chercheurs français et portugais, des immigrants portugais très divers et des Français et des Portugais intéressés par des échanges autour de l'immigration portugaise. Interaction France-Portugal a organisé plusieurs colloques dont les actes ont été publiés et a parrainé la publication du mensuel Latitudes. Et c'est dans cette association que j'ai pu avoir des échanges avec des immigrants portugais responsables syndicaux et responsables associatifs. C'est aussi grâce à cette association que j'ai rencontré les sociologues Maria Beatriz Rocha Trindade et Engrácia Leandro.

Enfin je dois préciser que j'ai beaucoup appris de tous les immigrants portugais que j'ai pu rencontrer en France dans différentes associations, et au Portugal dans le village de mon mari (Concelho de Murtosa, district d'Aveiro).

OEm - Et sur quels thèmes plus spécifiquement avez-vous commencé à travailler ? Est-ce vous qui avez trouvé le thème du bidonville de Champigny ?

MCVT - En accord avec mon directeur de recherches, Pierre Milza, ma recherche portait sur l'histoire de l'immigration portugaise en Ile de France au XXème siècle. C'était un très large sujet. Mes premières recherches (en 1992/94), se sont concentrées sur les années 60-70, à la fois sur l'immigration économique et sur l'exil politique. A cette époque, Pierre Milza et Emile Temime avaient pris la direction d'une nouvelle collection des éditions Autrement : « Peuples d'ailleurs, Français d'ici ». Le principe de la collection était de présenter un groupe national d'immigrants installés dans un lieu emblématique de leur immigration. Lorsque Pierre Milza m'a proposé la responsabilité d'un de ces ouvrages, très vite je me suis souvenue du film de C. de Chalonge, O Salto que j'avais vu à sa sortie en 1967. A l'époque je ne connaissais aucun Portugais et comme beaucoup de gens en France j'avais découvert alors tout à la fois l'importance et les drames de ces immigrants. Or le périple du personnage central du film se terminait au bidonville de Champigny. J'ai proposé ce sujet, d'autant plus que presque tout le monde en France avait oublié l'existence de ce bidonville et les grandes difficultés de l'immigration portugaise des années 60. Cette mémoire est revenue lentement à partir de la fin des années 1980. Je pense à l'exposition sur « Les années de boue » organisée par le CEDEP (Centre d'Etudes et de dynamisation de l'émigration portugaise). Mais c'est surtout à partir de 1995 que la mémoire et l'histoire de l'immigration portugaise se développe en France et que l'histoire de la présence de Portugais dans les bidonvilles refait surface. Ainsi en 1995, à la sortie de mon livre, « Portugais à Champigny, le temps des baraques », j'ai été interrogée dans quelques radios et quelques journaux curieux de cette « découverte ». A cette époque, Robert Bozzi, présentait son film, « Les gens des baraques ». Son titre était proche de celui de mon livre, alors que nous ne nous connaissions pas du tout. En ce qui concerne l'époque difficile des années de bidonvilles, j'ai beaucoup appris et surtout compris à travers les films de José Vieira, qui lui-même a vécu enfant quelques années dans le bidonville de Massy. Ses films vont bien au-delà de documentaires ordinaires, car ils ouvrent à des réflexions et à des émotions essentielles pour la compréhension des ressorts complexes des migrations.

Depuis les années 2000, le regard sur l'époque des bidonvilles portugais a changé pour la société française et pour nombreux immigrants portugais qui y avaient vécu mais qui ne voulaient pas en parler. Maintenant cette mémoire est assumée, en France comme au Portugal, quoique de façon différente. A Champigny, sous l'initiative conjointe d'António Monteiro, alors ambassadeur du Portugal en France et du maire de Champigny, un monument commémoratif a été édifié en 2008, installé sur le plateau de Champigny, là où s'était développé le bidonville et où se trouvent actuellement un parc départemental, une zone industrielle et un lycée. Le monument est une sculpture abstraite, œuvre d'un artiste portugais et la mémoire de lieu est rappelée par une plaque commémorative dont j'ai rédigé le texte.

En cette année 2014, à l'occasion de l'anniversaire de la Révolution des œillets, j'ai fait partie de l'hommage rendu par la ville de Massy (banlieue sud de Paris) à Lorette Fonseca, une portugaise de cette ville exilée en France avec son mari Carlos Fonseca, tous deux opposants à Salazar. Elle n'habitait pas le bidonville mais avait aidé les Portugais du bidonville à protester contre les formes autoritaires de la résorption du bidonville. Pour cela Lorette avait été menacée d'expulsion. Les mobilisations contre cette menace avaient pris une dimension nationale et Dominique Dante en avait tiré un film-reportage « Lorette et les autres », avec une musique de Luis Cilia. Il y a une dizaine d'années, j'avais pu obtenir une copie de ce film grâce à José Vieira et j'avais organisé une projection lors d'un des séminaires du CHEVS. Lorette était décédée mais il y avait son mari et ses enfants. Le 25 avril 2014, à Massy, plusieurs évènements rappellent le souvenir de Lorette et son combat. Ainsi son nom est donné à une des allées du parc qui a succédé au bidonville. L'inauguration est accompagnée d'une exposition de photographies de Gerald Bloncourt et la projection du film de Dominique Dante. Et je viens d'apprendre que, en écho à cet hommage, il est question qu'un autre hommage soit rendu à Lorette dans sa ville natale en Algarve au Portugal.

OEm - Pouvez-vous m'en dire plus sur les matériaux et les archives consultés ?

MCVT - Lorsque j'ai commencé cette recherche sur le bidonville de Champigny, rien n'avait été fait sur le sujet. Les archives de Champigny n'étaient pas accessibles. Maintenant elles sont très bien organisées avec des responsables très dynamiques. Ainsi, il y a quelques années, j'ai participé avec les responsables de ces archives et des professeurs d'un collège de Champigny, à un projet éducatif avec la participation du service audiovisuel du centre de recherche pédagogique du Val de Marne. Deux films témoignent de ces travaux et j'ai participé à l'un de ces films, celui consacré à l'histoire des immigrés portugais. Lorsque j'ai commencé ma recherche, au début des années 90, j'ai travaillé aux archives départementales du Val de Marne où les responsables ont sorti des documents concernant le bidonville de Champigny jusque là jamais consultés. J'ai aussi travaillé aux archives du ministère du travail et de l'INSEE, à la Bibliothèque nationale, et aux archives nationales et aux archives du ministère des affaires étrangères. J'ai aussi fait des recherches à Lisbonne aux archives nationales et surtout aux archives du ministère des Affaires étrangères. Outre les archives écrites, je consulte pour mes recherches des archives audio visuelles, en particulier de l'Inathèque de la Bibliothèque nationale, pour les émissions consacrées par les télévisions sur les immigrés portugais. Je m'appuie aussi sur des films comme ceux de José Vieira dont j'ai déjà parlé, et aussi ceux de Manuel Madeira et des films réalisés dans les dix dernières années par de jeunes vivant en France liés par leur famille à l'immigration portugaise. J'ai aussi pu consulter aux archives du Val de Marne les rushs tournés par José Alexandre Cardoso Marques pour son documentaire, « Champigny sur Tage », sur une époque postérieure à la résorption du bidonville.

En France j'ai aussi consulté les archives en particulier de la BDIC (Bibliothèque de Documentation Contemporaine), une partie des collections du CIEMI (Centre d'étude des migrations internationales) et celles de l'association « Génériques » dont la revue Migrance a publié plusieurs numéros consacrés à l'immigration portugaise, plusieurs numéros de la revue Hommes et Migrations sont aussi une bonne source de documentation. C'est d'ailleurs cette revue qui a publié au milieu des années 1960 le premier article important consacré aux immigrants portugais.

Parallèlement à ce travail sur des écrits et des documents audiovisuels, j'ai eu la chance de pouvoir m'entretenir avec de nombreux Portugais et des Français dont la vie s'était entremêlée un moment avec le bidonville de Champigny et avec d'autres bidonvilles portugais et qui avaient connu la dureté des années 60, en particulier des membres de l'ASTI (Association de solidarité avec les travailleurs immigrés), des catholiques tels Pierre Mahé, longtemps prêtre d'une paroisse à Villiers/Marne, voisine de Champigny et qui m'a fait visiter en 1993 les derniers « vestiges » du bidonville et m'a permis de rencontrer d'anciens habitants qui ont accepté de me raconter leur émigration.

OEm - Quelles ont été vos premières impressions sur l'émigration portugaise ?

MCVT - Je dois d'abord préciser que j'ai étudié les travailleurs portugais en France sous l'angle de leur immigration plutôt que sous l'angle de leur émigration. C'est-à-dire dans leur vie en France. Il est difficile de parler globalement de « l'immigration portugaise » étant donné qu'il y a une grande diversité parmi les Portugais, diversité sociale, d'origines rurales et urbaines, régionales, culturelles, politiques. Toutefois, j'ai été frappée par l'intérêt de nombreux d'entre eux sur ce qui se passe au Portugal. Et dans le cas de la majorité des immigrants venus des zones rurales du Portugal, j'ai été frappée par leur fort attachement à leur « terra natal ». J'ai aussi été frappée de voir l'énergie avec laquelle de nombreux parents portugais se sont mobilisés pour que leurs enfants apprennent le portugais, comme une langue scolaire, au-delà d'un langage de communication en famille, j'ai enfin été frappée par les bonnes relations que les associations portugaises entretiennent avec les communes où ils vivent en France.

OEm - Pour moi, l'article qui est en ligne sur « les phases de l'immigration portugaise des années vingt aux années soixante dix » a été un des articles fondateurs pour la connaissance de l'histoire des Portugais en France. Pouvez- vous me parler des conditions dans lesquelles vous l'avez écrit ? [http://barthes.ens.fr/clio/revues/AHI/articles/volumes/volovitch.html]

MCVT - Je vous remercie de penser que cet article ait été fondateur. Je l'ai écrit pour le séminaire sur l'Histoire sociale de l'immigration à l'Ecole Normale Supérieure (rue d'Ulm). Ce séminaire qui a démarré au début des années 1990, a été pionnier pour les études en sciences humaines sur les immigrations. En fait, avant la mise en ligne de cet article, j'avais déjà écrit plusieurs articles concernant l'histoire des Portugais en France. Depuis les débuts de ma recherche, j'ai toujours eu à cœur de présenter l'histoire des immigrés portugais, dans toute sa diversité et ses complexités, afin de dépasser les préjugés simplificateurs et réducteurs sur les immigrés portugais, y compris sur les aspects « positifs » de ces préjugés (les Portugais, modèle des « bons immigrés »).

C'est pour moi très important de ne pas me limiter aux domaines de la recherche historique et d'échanger avec des publics plus larges. En effet, je pense que la réflexion sur l'histoire de l'immigration portugaise peut aider à réfléchir à toutes les autres immigrations. Je le fais avec l'espoir d'aider à sortir des préjugés, de la xénophobie et du racisme actuels. Dans cette perspective j'ai écrit des articles dans des revues généralistes, fait des conférences dans des associations françaises et des associations d'immigrés portugais et participé à des émissions de radio. J'ai beaucoup aimé participer à des activités pédagogiques avec des professeurs de collèges et de lycées et je suis membre du groupe pédagogique du Musée national de l'histoire de l'immigration. J'ai été sollicitée pour apporter un éclairage historique pour trois livres destinés aux enfants et aux adolescents qui abordent l'immigration portugaise. Récemment j'ai participé, au Dictionnaire des étrangers qui ont fait la France, publié par Robert Laffont.

OEm - Vous avez traité aussi dans votre travail des sujets tels que le rôle de l´église dans l´intégration des immigrés portugais en France. Qu´en est-il ? Le service catholique a été une porte d´entrée pour votre étude ?

MCVT - Dès les débuts de mes recherches sur l'histoire des émigrés portugais, j´ai découvert qu´en France ces immigrants avaient eu une relation complexe avec les clergés français et portugais. Mais cet angle n'a pas été une porte d'entrée pour mes recherches. C'est seulement en progressant dans ces recherches que je me suis rendue compte de l'importance de la catholique pour les immigrants portugais. J'ai découvert à quel point la pratique religieuse était essentielle pour beaucoup d'immigrants portugais. Et en même temps j'ai découvert qu'il y a toujours eu trop peu de prêtres portugais en France et j'ai appris que de nombreux Portugais se méfiaient de prêtres soupçonnés d'être trop liés au régime qui restreignait l'immigration. par contre j'ai découvert les efforts que des centaines de prêtres, de religieuses et de fidèles français ont fait pour répondre à la demande religieuse des immigrés portugais et pour les aider à s'insérer dans la société française et l'Eglise rénovée par Vatican II. J'ai fait plusieurs articles pour expliquer ces différents aspects. Une des premières personnes qui a attiré mon attention sur ce point a été Anibal de Almeida, un des animateurs dès l'origine du mensuel Presença Portuguesa qui a été publié dans la région parisienne dès 1965 et qui a été très vite pris en charge par le service du clergé français responsable des relations avec les immigrés (le SITI, Service interdiocésain pour les travailleurs immigrés).

OEm - Vous avez aussi travaillez sur la place des exilés politiques portugais, où en êtes-vous dans ce travail ?

MCVT - J'ai toujours été intéressée par l'histoire des exilés politiques portugais, je l'ai dit car c'est une dimension qui recoupe ma vie personnelle. D'ailleurs dans les années 1997-2000, j'ai rencontré quelques uns de ces exilés qui s'étaient regroupés dans le « Collectif portugais pour une pleine citoyenneté » lors des manifestations pour les droits des immigrés. On peut retrouver des photographies de la présence du Collectif portugais à ces manifestations dans la vitrine qui se trouve dans la « Galerie des dons » du Musée national de l'immigration et qui est consacrée aux dons faits par Manuel Valente Tavares.

Lorsque j'ai commencé mes recherches sur l'immigration portugaise, j´avais abordé rapidement l'histoire des exilés portugais. C'était un des aspects de mon premier article publié dans le livre présentant Le Paris des immigrés. Puis c'est un thème dont je me suis éloignée durant plusieurs années en travaillant sur les immigrés dits « économiques », à partir de mon travail sur le bidonville de Champigny. Mais actuellement, l´association « Mémoire Vive/Memória Viva » dont je suis membre, fait un très gros travail de rassemblement et de conservation d'archives sur les exilés politiques portugais, en particulier en rassemblant et en classant les archives de certains membres et en organisant le dépôt de ces archives à la BDIC. Grâce à cette initiative, je me suis remise à travailler sur les journaux publiés par les exilés portugais avant le 25 avril, en particulier grâce à l'importante collection de journaux des archives personnelles de Vasco Martins. J'ai commencé à rendre compte de ce travail lors de deux colloques récents organisés sur l'histoire de l'exil politique portugais. J'ai ainsi présenté une communication à un colloque organisé par Cristina Climaco à l'Université Paris 8 (en décembre 2013). J'ai fait une autre présentation dans un colloque organisé à Coimbra par Heloisa Paulo (en mars 2014).

OEm - Vous avez reproduit une des seules listes exhaustives existantes de toute la presse portugaise en France d´avant 74. Est-ce que vous pensez que par rapport à d´autres populations immigrés en France, les immigrés portugais étaient bien représentés dans la presse immigrante ? Par rapport à la presse de l´immigration portugaise est-ce qu´il y des aspects communs qui pourraient caractériser ces journaux ?

MCVT - C´est Carlos da Fonseca qui m´a aidée, à partir de sa collection de journaux, à établir cette liste qui fait partie de mon article dans Le Paris des Étrangers paru en 1995. Pour répondre à votre question, je ne connais pas bien la presse des autres populations immigrées. Mais je sais qu´il y a des populations plus politisés que d´autres, c´est l´exemple des Républicains espagnols. On voit pour la presse des exilés portugais que la liste est longue, mais que plusieurs journaux ont eu une existence très éphémère. Et ceux dont la durée fut la plus longue, comme le journal O Salto (étudié par Cristina Climaco), ou O Alarme, n'ont pas duré plus de 4 ans. En effet, l'essor important de cette presse a seulement commencé après 1968 et le 25 avril a entraîné leur disparition avec le changement total de la situation au Portugal.

Si on veut parler de l'ensemble de la presse de l'immigration portugaise, il faut faire une différence entre la période avant le 25 avril et après. Avant le 25 avril, le plus grand nombre de ces journaux émanaient de groupes politiques de tout l'éventail de la gauche et de l'extrême gauche opposées à la dictature portugaise. Mais la plupart de ces journaux étaient très fragiles. Leurs différences étaient liées aux différences idéologiques de leurs responsables. Quelques journaux en portugais ont été plus solides, parce qu'ils étaient adossés à des institutions française. C'est le cas du mensuel Presença Portuguesa adossé aux diocèses de la région parisienne, c'est le cas de journaux publiés en portugais par les syndicats CGT et CFDT et de la publication de l'Association des originaires du Portugal (AOP) soutenue par le Parti communiste français. Il ne faut pas oublier non plus qu'on trouvait en France avant le 25 avril des journaux liés au régime salazariste. Les différences entre ces journaux apparaissent à travers les thèmes traités, le vocabulaire utilisé, les références à des évènements au Portugal et en France. Il serait aussi important, de savoir quel écho ces publications ont pu avoir auprès de l'ensemble des immigrés portugais ? Ceci est une question très difficile car ces journaux étaient destinés à une population majoritairement issue de l´exode rural. Et dans ces journaux on note une vision particulière de la culture populaire, du folklore, des fêtes. Après le 25 avril, la plupart des journaux des exilés disparaissent plus ou moins rapidement. Il reste Presença Portuguesa les publications émanant des syndicats et de l'AOP. Et après le 25 avril, une autre presse se développe, avec des journaux plus liés à l'essor d'un fort mouvement associatif portugais.

OEm - Je vous avais entendu une fois à la radio à propos du film la « Cage Dorée » où vous disiez que la non visibilité des Portugais était une fausse idée, pourquoi ?

MCVT - Quand on parle d'immigrés en France, c'est souvent dans des débats et des termes assez tendus. Or les Portugais ne sont pas compris dans ces controverses. En France, les Portugais sont vu comme le « modèle » d'une immigration positive, et comme ce n'est pas une immigration dramatisée, on en parle très peu. Du coup on s'est mis à parler de l' « invisibilité » des Portugais. Or à mon avis cette « invisibilité » est bien plus le fait d'un certain point de vue des médias et des responsables politiques français qu'une volonté des Portugais eux-mêmes, même si beaucoup de Portugais s'en félicitent. Ainsi dans les années 1960, les Portugais, comme tous les immigrés, cherchaient à ne pas se faire remarquer, mais néanmoins on les remarquait. Et à partir des années 80, les Portugais ont commencé à créer des associations très visibles avec leurs fêtes. Les restaurants portugais signalent bien ce qu'ils sont. Et plus les années passent, plus il y a des drapeaux portugais qui surgissent lors des matches de foot. Il n´y a donc pas de stratégie d´invisibilité. Mais dans l'espace médiatique français on ne veut pas voir les Portugais tels qu'ils sont. D'où l'ambigüité du succès du film La Cage Dorée qui montre d'une certaine façon des immigrés portugais tels que les préjugés français les voient. Et les critiques sous jacentes à ce préjugé qui existent dans le film sont seulement présentées en demi-teinte.

OEm - Et dans les médias français, comment l´immigration portugaise est traitée ?

MCVT - Ça c´est tout le problème. Qui veut voir les Portugais tels qu'ils sont? Qui veut voir leurs réalités proches de celles d'autres immigrés ? Qui veut voir leurs complexités ? Je pense que des cinéastes portugais ont été victimes de ce préjugé qu' « il n'y a rien à dire sur les Portugais » puisque c'est « une immigration sans histoire » dans la mesure « ils ne causent pas de problèmes ». J´estime que c´est vraiment dommage pour le travail de José Vieira, compte tenu des qualités artistiques et de humaines de ses films. Il y a une grande tendance des organes de presse en France à refuser de voir la réalité des situations des immigrés portugais et la complexité de leur histoire. Si on regarde les articles de journaux et les émissions de télévision dans les années 1960-1970, on présentait les drames de l'immigration clandestine et la guerre coloniale portugaise. Puis dans les années 1980, la catégorie qui a été construite en France c´est que les Portugais ce sont des « bons immigrés ». Les médias français se sont enfermés dans ces stéréotypes. Ainsi on n'a pas voulu voir la participation importante de jeunes portugais dans la « Marche pour l'égalité » de 1984, l'année après la Marche dite « des Beurs » de 1983. De même, lors des émeutes de 2005, même si des enfants d'immigrés Magrébins y étaient majoritaires, il y avait aussi de jeunes fils de Portugais habitant les mêmes banlieues, mais de cela on n´en a pas parlé ! C´est plutôt le regard de la société française qui façonne l´image d´invisibilité des Portugais. Ainsi on a longtemps oublié les Portugais dans les bidonvilles mais tout le monde se souvenait du bidonville de Nanterre, Quand mon livre sur Champigny est sorti, j'ai été interrogée dans des émissions de radio et pour des journaux sur cette histoire oubliée. De même lors des manifestations de 1997 en faveur de la régularisation des sans papiers, il a fallu que des Portugais rappellent ce qu'avait été la réalité de l'immigration clandestine de milliers de Portugais dans les années soixante.

OEm - Pour finir, j´aimerais que vous nous parliez un peu de votre engagement dans la création de la Cité Nationale de l´Histoire de l´immigration (CNHI) à Paris.

MCVT - De 2003 à 2007 j'ai été membre du Comité d'histoire de la Mission de préfiguration de la Cité Nationale de l'Histoire de l'immigration (CNHI), devenue depuis 2014 le Musée national de l'histoire de l'immigration. J´ai été sollicitée pour participer à ce comité d'histoire spécialiste de l´immigration portugaise. Ce projet de musée était déjà ancien, datant des années 1980, depuis l'époque de la présidence de François Mitterrand. Il s'agissait de faire un musée pour rappeler l'importance de l'immigration dans l'histoire de la société française, Mais les années et les gouvernements s'étaient succédés sans que ce projet se réalise, alors même que les polémiques grandissaient en France sur les politiques d'immigration, les « problèmes de l'intégration » etc. Mais en 2002, à la fin de son mandat de premier ministre, Lionel Jospin avait demandé à un membre du Conseil d'Etat un rapport sur les possibilités de réalisation d'un tel projet. J'avais donc été auditionnée, comme d'autres historiens, historiennes, sociologues, politologues. Le projet a été repris par Jacques Chirac, après le choc de l'arrivée du dirigeant du Front national au 2nd tour des présidentielles. Jacques Chirac avait confié à Jacques Toubon, un de ses fidèles, ce rapport. Jacques Toubon est allé plus loin et a déployé toute son énergie à mettre sur pied le projet de la CNHI. Nous étions un petit noyau d'historiens, une douzaine, avec un inspecteur général de l'Education Nationale. Certains plutôt pour leur vision générale de l'histoire de l'immigration, d'autres plus centrés sur l'histoire d'une immigration particulière. Jacques Toubon a su respecter nos perspectives, sans omettre les complexités, ni gommer les côtés les plus négatifs de certaines phases de l'histoire de l'immigration. Entre 2003 et 2007, il s´est battu au sein de sa famille politique qui était au gouvernement, pour récupérer des appuis et de l´argent pour mener à bien le projet de la Cité. Les réticences étaient nombreuses et de tous ordres, comme le choix du bâtiment ou de la muséographie. Le bâtiment disponible Porte Dorée avait été construit pour être le local d'accueil de l'exposition coloniale de 1931. Il pouvait donc y avoir des confusions fâcheuses entre colonisation et immigration. Mais le plus problématique a été la reconnaissance officielle de la légitimité de ce musée. Or le Musée (CNHI à cette époque) n'était pas terminé lors du changement de président de la République. Le musée s'est donc ouvert en septembre 2007 après l'élection de Nicolas Sarkozy, mais c'était une ouverture et non pas une inauguration officielle. De plus tous, membres du Comité d'histoire, nous avons été choqués et inquiets en apprenant la création d'un ministère « de l'immigration et de l'identité nationale ». Alors une partie d'entre nous, dont j'ai fait partie, avons protesté par des déclarations publiques et un retrait partiel de certaines instances. Mais tout le monde a tenu bon et les tensions sont maintenant apaisées. Le musée a été très officiellement inauguré en décembre 2014 par le nouveau président François Hollande et les expositions et les activités commencent à élargir leur public.

[Entrevista realizada em Paris, 19 de Setembro de 2014.] 

 

 

 

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Como citar

Espírito Santo, Inês (2016), "Entre filiation historique et filiation personnelle. Entretien avec Marie-Christine Volovitch-Tavares", OEm Conversations With, 1, Lisboa, Observatório da Emigração, CIES-IUL, ISCTE-IUL. DOI: 10.15847/CIESOEMCW012016

   

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